Dimanche matin, nous sommes donc allés assister à un brunch littéraire et surtout voyageur organisé par la librairie
Passaporta, rue
Dansaert.
Didier Mélon (émission "
Le monde est un
village" sur
La Première) s'entretenait avec l'historienne
médiéviste-graphiste-écrivaine-voyageuse
Karen Guillorel. Une jeune femme très hétéroclite qui ne conçoit pas que le chemin que
nous parcourons est unique, mais parallèle à d'autres que nous pourrions parcourir, et établit les passerelles quand elle sent qu'elle s'enferme sur une voie. Après avoir parcouru le Chemin de
Saint-Jacques de Compostelle (sa maîtrise portait sur ce thème d'ailleurs), elle a décidé de rejoindre Jérusalem, "pour voir si les images diffusées à la télévision étaient fidèles à la réalité du
terrain" et ne pas s'enfermer dans une vision médiatique tronquée. Certes, la violence était présente, mais la dimension en était tout autre. Bien sûr, comme souvent, tout est dans le chemin :
Paris-Istanbul à pied, Istanbul-Jérusalem à vélo, un sac de 7 kg - volontairement sans duvet (pour vraiment aller à la rencontre des gens, et du fait d'un goût très modéré pour le bivouac) - seule
ou accompagnée. Elle nous a fait part des aventures qui lui sont arrivées, de "trucs" pour entrer facilement en contact avec les locaux, d'une faculté d'adaptation et d'ouverture à l'autre
nécessaires dans tout voyage. Bref, très intéressant.
Pour les participants, le
deal était d'amener un livre qu'on voulait échanger contre le livre dont il était question :
Traverses, le
livre voyageur.
Car la demoiselle ne conçoit pas de voyager sans lire, mais tient malgré tout à voyager léger. La solution ? Echanger les livres lus contre des livres inconnus pendant le voyage. D'où l'idée du
livre voyageur, qui reprend aussi un peu le concept du
bookcrossing. Foxy a ramené
L'usage du monde de
Nicolas Bouvier et moi
Budapest de
Chico Buarque. Bien sûr, on peut ne pas se cantonner dans le thème du voyage. Et nous avons reçu en échange les
noms de code : ZAECUKOO (Foxy) et ZEETHEEK (moi). Récapitulons : vous amenez un livre que vous échangez contre un exemplaire de Traverses avec un code spécifique. Vous enregistrez la réception de
cet exemplaire sur le site dans une rubrique spéciale, où vous pourrez voir, une fois que vous l'aurez vous-même échangé contre un autre livre, ses cheminements ultérieurs. Le processus inverse
sera mis en oeuvre plus tard, adaptations technique et temps limité obligent. Il sera alors possible de suivre également les trajets parcourus par le livre que vous amenez pour l'échanger.
Aspect intéressant que soulignait une participante : le caractère totalement gratuit de l'opération pourrait mettre en cause le monopole des maisons d'édition. L'auteur déclare qu'il n'y a aucune
velléité dans la démarche de contradiction par rapport à l'industrie éditoriale, mais qu'elle pourrait s'afficher comme conséquence. Car, évidemment, le but est de faire circuler les livres et non
d'en tirer un quelconque profit. D'ailleurs, tous les collaborateurs travaillent de manière bénévole et avancent de l'argent pour permettre la publication des livres (Traverses est par ailleurs
téléchargeable). Avis aux mécènes qui liraient ce billet. En tout cas le
sponsoring moyennant publicité ne semble pas faire partie de la stratégie de diffusion, et ce
volontairement.
Dernier aspect dont je voudrais parler : le livre est imprimé, sauf la couverture, sur papier recyclé. Un choix très actuel.
Prochaine initiative de ce collectif intrépide : un périple qui, à l'inverse du chemin de Saint-Jacques de Compostelle, les mènera de
Fisterra (Galice, Espagne) à Amsterdam, du 15 juin au 15 septembre, à raison de 22 km par
jour. Une étape est prévue à Gand. Pour suivre la caravane - eux et les livres qu'ils échangeront voyageront à dos d'âne - cliquez sur ce l
ien.
Vous devez sans doute penser que "Traverses, livre voyageur", exemplaire Zeetheek, que j'avais reçu dans ma lointaine -c'est relatif!- résidence chilienne, a renoncé à tout rêve nomade et que je le laisse s'empoussiérer sur une étagère... Du tout, du tout! Je le réservais à une occasion digne du beau projet qui lui a fait voir le jour: le départ d'une amie très chère, membre de notre club de lecture, pour l'Afrique du Sud. Ce départ a été reporté maintes fois, mais la date fatidique, cette fois-ci fixée inéluctablement, approche et, lors de la réunion de demain du club de lecture, "Traverses, livre voyageur" sera exposé, commenté, et la passation du livre aura lieu. Il s'envolera à la fin du mois vers de nouveaux horizons!
Pour ceux que “Traverses” a séduits, voici un projet similaire: http://www.bookcrossing.com/
C’est un mouvement dont le romancier italien Erri de Luca semble être le parrain puisqu’il écrit dans son roman « Trois chevaux »:
Je lis seulement des livres d'occasion.
Je les pose contre la corbeille à pain, je tourne une page d'un doigt et elle reste immobile. Comme ça je mâche et je lis.
Les livres neufs sont impertinents, les feuilles ne se laissent pas tourner sagement, elles résistent et il faut appuyer pour qu'elles restent à plat. Les livres d'occasion ont le dos détendu, les pages, une fois lues, passent sans se soulever.
Ainsi, à midi, au bistrot, je m'assieds sur la même chaise, je demande de la soupe et du vin et je lis. (...)
Je lis des vieux livres parce que les pages tournées de nombreuses fois et marquées par les doigts ont plus de poids pour les yeux, parce que chaque exemplaire d'un livre peut appartenir à plusieurs vies. Les livres devraient rester sans surveillance dans les endroits publics pour se déplacer avec les passants qui les emporteraient un moment avec eux, puis ils devraient mourir comme eux, usés par les malheurs, contaminés, noyés en tombant d'un pont avec les suicidés, fourrés dans un poêle l'hiver, déchirés par les enfants pour en faire de petits bateaux, bref ils devraient mourir n'importe comment sauf d'ennui et de propriété privée, condamnés à vie à l'étagère.
Sur ces bonnes paroles, merci encore de m'avoir fait découvrir ce projet…